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Lutter contre la fatigue informationnelle : comment ralentir à l'heure de l'hyperconnexion ?
Institut français de Roumanie à Bucarest - 15 octobre 2026 discussion publique
Hourya LEKEHAL
10/26/202610 min lire


À l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, l'Institut français de Bucarest m'a invitée à intervenir sur un phénomène devenu omniprésent dans nos vies : la fatigue informationnelle et les effets de l'hyperconnexion sur notre équilibre psychologique.
Vous trouverez ici une synthèse de cette intervention, enrichie de quelques réflexions complémentaires.
Pourquoi parler de santé mentale aujourd'hui ?
Célébrée chaque année le 10 octobre depuis 1992, la Journée mondiale de la santé mentale a été créée à l'initiative de la Fédération mondiale pour la santé mentale. Elle vise à sensibiliser le grand public aux enjeux de santé psychique, à lutter contre les préjugés associés aux troubles mentaux et à promouvoir la prévention ainsi que l'accès aux soins.
Cette démarche s'inscrit dans une histoire plus large de promotion de la santé inaugurée après la Seconde Guerre mondiale avec la création de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Son premier directeur général, le psychiatre canadien Brock Chisholm, déclarait déjà :
« Le monde était malade, et les maux dont il souffrait étaient principalement dus à l'incapacité de l'homme à vivre en paix avec lui-même. »
Plus de soixante-dix ans plus tard, cette réflexion demeure étonnamment actuelle.
La santé mentale n'est pas un sujet réservé aux professionnels du soin. Elle nous concerne tous. Elle constitue une dimension fondamentale de notre santé globale et nécessite d'être entretenue, protégée et écoutée. Pourtant, savons-nous réellement reconnaître les signaux que notre santé mentale tente de nous envoyer ?
Qu'est-ce que la fatigue informationnelle ?
En préparant cette rencontre, une question s'est rapidement imposée : qu'appelle-t-on exactement la fatigue informationnelle ?
Contrairement à la dépression, aux troubles anxieux ou au burn-out, la fatigue informationnelle n'est pas reconnue comme un trouble psychique à part entière. Pourtant, l'expression nous semble familière. Beaucoup d'entre nous ressentent intuitivement ce qu'elle désigne sans être capables de la définir précisément.
Dans ma pratique de psychologue, je suis amenée à travailler sur l'épuisement professionnel, la fatigue de compassion, le traumatisme vicariant ou encore les risques psychosociaux. En revanche, la notion de fatigue informationnelle apparaît plus récente et reflète les transformations profondes de notre rapport à l'information.
D'où vient ce phénomène ? Pourquoi semble-t-il si répandu aujourd'hui ?
Quand l'information devient épuisante
Plusieurs études, notamment celles de la Fondation Jean-Jaurès, montrent qu'une part importante de la population se sent dépassée par le flux continu d'informations auquel elle est exposée quotidiennement.
Journaux en ligne, chaînes d'information en continu, réseaux sociaux, messageries instantanées, notifications diverses : notre attention est sollicitée à chaque instant.
Cette surstimulation permanente peut entraîner :
une fatigue cognitive ;
des difficultés de concentration ;
une surcharge mentale ;
une augmentation de l'anxiété ;
un sentiment d'impuissance face à la complexité du monde.
Autrement dit, nous sommes confrontés à un paradoxe inédit : alors que nous n'avons jamais eu autant accès à l'information, nous peinons de plus en plus à la traiter de manière sereine et constructive.
Pourquoi l'information devient-elle épuisante ?
Pour comprendre la fatigue informationnelle, il est nécessaire d'aborder d'abord la notion de surcharge informationnelle.
On parle de surcharge informationnelle lorsque la quantité, la vitesse ou la complexité des informations reçues excèdent notre capacité à les traiter efficacement.
Notre cerveau dispose de ressources attentionnelles limitées. Lorsque celles-ci sont constamment mobilisées, un état de fatigue cognitive s'installe progressivement.
Cette fatigue est d'autant plus importante lorsque les informations auxquelles nous sommes exposés sont chargées émotionnellement. Guerres, catastrophes, crises sanitaires, violences, conflits politiques : l'actualité mobilise souvent des émotions fortes qui sollicitent intensément notre système nerveux.
Dans ce contexte, certaines personnes peuvent développer ce que l'on appelle une fatigue de compassion, parfois désignée comme fatigue empathique. Il s'agit d'un épuisement émotionnel lié à une exposition répétée à la souffrance d'autrui.
Dans les situations les plus marquées, cette exposition peut même contribuer à l'apparition d'un traumatisme vicariant. Ce phénomène désigne une forme de traumatisme indirect, vécu par procuration, sans avoir été soi-même confronté directement à l'événement traumatique.
Longtemps observé chez les soignants, les travailleurs sociaux, les journalistes ou les humanitaires, ce phénomène tend aujourd'hui à toucher un public beaucoup plus large en raison de la diffusion massive et immédiate d'images et de récits de souffrance sur les réseaux sociaux et les plateformes d'information.
L'information circule désormais sous une forme souvent brute, instantanée et peu contextualisée. Les algorithmes privilégient les contenus capables de capter notre attention et favorisent fréquemment les émotions les plus intenses : peur, colère, indignation ou inquiétude.
La crise sanitaire du Covid-19 a illustré de manière particulièrement frappante cette réalité. Alors même que l'information était disponible en permanence, de nombreuses personnes ont éprouvé un sentiment de confusion, alimenté par la multiplication des sources, les discours contradictoires, les controverses scientifiques et une défiance croissante envers les institutions. Jamais nous n'avons eu autant accès à l'information, et pourtant rarement nous nous sommes sentis aussi incertains.
La fatigue informationnelle dans le monde du travail
La surcharge informationnelle ne se limite pas à notre consommation des actualités. Elle s'invite également dans nos environnements professionnels.
Entre les courriels, les messageries instantanées, les visioconférences, les notifications permanentes et la multiplication des canaux de communication, de nombreux professionnels ont le sentiment d'être en permanence sollicités sans jamais pouvoir réellement terminer ce qu'ils entreprennent.
Cette hyperconnexion contribue progressivement à brouiller les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle. Les temps de repos deviennent poreux, les sollicitations continuent après les horaires de travail, et le besoin de rester joignable peut générer une pression constante.
Certaines personnes développent alors un sentiment de culpabilité : celui de ne jamais en faire assez, de répondre trop lentement ou de ne pas être suffisamment disponibles.
Pourtant, il est important de rappeler que les risques psychosociaux ne relèvent pas de la responsabilité individuelle du salarié. Ils résultent avant tout de l'organisation du travail et des conditions dans lesquelles celui-ci est exercé.
Lorsqu'un salarié éprouve des difficultés liées à une surcharge de travail ou à une hyperconnexion permanente, il peut être difficile d'en parler à sa hiérarchie. Dans certains contextes, les représentants du personnel, les services de santé au travail ou les organisations syndicales peuvent jouer un rôle de médiateur.
La prévention de ces risques incombe avant tout à l'employeur. Préserver la santé des travailleurs ne consiste pas seulement à prévenir les atteintes physiques, mais également à veiller à leur équilibre psychologique et émotionnel.
Le risque d'une forme d'apathie démocratique
La fatigue informationnelle ne produit pas uniquement des effets individuels. Elle peut également avoir des conséquences collectives.
Pauline Amiel, directrice de l'École de Journalisme et de Communication d'Aix-Marseille, évoque à ce sujet un « effet de narcose ». À force d'être exposés à un flux ininterrompu d'informations complexes, anxiogènes ou contradictoires, nous pouvons progressivement perdre notre capacité à réagir.
L'abondance de l'information produit alors un paradoxe : plus nous savons, plus nous pouvons avoir le sentiment que notre action individuelle est insignifiante.
Cette impression d'impuissance peut conduire à :
un découragement croissant ;
une forme de désengagement citoyen ;
une diminution de l'intérêt pour la participation démocratique ;
un retrait du débat public.
Cette question mérite d'être posée individuellement : dans quelle mesure notre engagement citoyen est-il affecté par cette surcharge informationnelle ?
Le principal danger réside sans doute dans l'immobilisme. Non pas parce que nous manquerions d'informations, mais parce que l'excès d'informations finit parfois par inhiber notre capacité d'action.
Une démocratie vivante repose sur des citoyens capables de s'informer, de réfléchir et d'agir. Lorsque l'information devient une source permanente d'anxiété ou d'épuisement, elle risque paradoxalement de fragiliser cette dynamique.
L'exode informationnel : se protéger en prenant ses distances
Face à cette situation, certaines personnes choisissent volontairement de réduire leur exposition à l'information.
Ce phénomène est parfois qualifié d'« exode informationnel ».
Il ne s'agit pas nécessairement d'un désintérêt pour l'actualité ou d'un rejet du monde, mais plutôt d'une stratégie de préservation psychologique. De plus en plus de personnes limitent le temps consacré aux actualités, désinstallent certaines applications, désactivent des notifications ou sélectionnent davantage leurs sources d'information.
Ce retrait peut être ponctuel ou durable. Il répond souvent à un besoin de retrouver de la disponibilité mentale, de diminuer l'anxiété ou de reprendre le contrôle de son attention.
Toutefois, cette stratégie soulève une question essentielle : comment préserver son équilibre psychique sans se couper de la réalité sociale et politique qui nous entoure ?
Peut-on vivre sans information ?
La question peut sembler paradoxale.
L'information répond à un besoin humain fondamental : celui de comprendre le monde dans lequel nous vivons.
Être informé nous permet de prendre des décisions, de participer à la vie démocratique, de nourrir nos échanges avec les autres et de développer un sentiment d'appartenance à une communauté.
À bien des égards, l'information contribue également à notre identité sociale. Elle nous aide à nous situer dans notre époque et à construire notre compréhension des événements qui nous entourent.
Pourtant, l'accès quasi illimité à l'information a profondément modifié notre rapport au savoir.
Nous pouvons aujourd'hui consulter l'actualité à tout moment, partout et sur n'importe quel sujet. Mais cette abondance crée souvent une autre difficulté : le sentiment de ne jamais être suffisamment informé.
Une nouvelle information en appelle une autre. Une analyse conduit vers une vidéo, qui conduit elle-même à un article, puis à une discussion ou à un commentaire. Le cycle semble ne jamais s'interrompre.
La question n'est donc pas de savoir s'il faut renoncer à l'information, mais plutôt comment développer une relation plus équilibrée avec celle-ci.
Quel rôle pour les médias et les journalistes ?
Cette réflexion nous conduit naturellement à interroger le rôle des médias.
Comment informer sans submerger ? Comment rendre compte de la complexité du monde sans alimenter l'anxiété ? Comment attirer l'attention sans céder à la logique permanente de l'émotion ?
Au cours de la préparation de cette intervention, j'ai découvert l'approche du « journalisme de solutions ».
Cette forme de journalisme ne cherche pas à minimiser les problèmes ni à produire un discours excessivement optimiste. Elle consiste plutôt à présenter, en complément du constat, les réponses concrètes qui émergent face aux difficultés observées.
L'objectif est de permettre aux citoyens de mieux comprendre les enjeux tout en identifiant les initiatives, les innovations ou les actions susceptibles d'apporter des pistes d'amélioration.
Cette approche ouvre une réflexion plus large sur notre rapport collectif à l'information. Peut-être avons-nous aujourd'hui besoin non seulement d'être mieux informés, mais aussi d'être informés autrement.
Résister à la fatigue informationnelle ?
Face à l'hyperconnexion, l'enjeu n'est pas de se couper du monde ni de renoncer à s'informer. Il s'agit plutôt de retrouver une forme de maîtrise de notre attention.
L'information est devenue abondante. Notre temps, notre concentration et notre énergie psychique, en revanche, demeurent limités.
Dès lors, la question n'est plus uniquement celle de l'accès à l'information, mais celle de sa régulation.
Comment pouvons-nous rester ouverts au monde tout en préservant notre santé mentale ?
Comment continuer à exercer notre esprit critique sans nous laisser submerger par le flot continu de nouvelles, d'images et de sollicitations ?
Comment demeurer des citoyens informés sans devenir des consommateurs épuisés d'informations ?
Ces interrogations constituent sans doute l'un des grands défis contemporains.
Car la véritable richesse de notre époque n'est plus l'information elle-même. Elle est devenue notre capacité à sélectionner, à comprendre, à hiérarchiser et à transformer cette information en pensée puis en action.
Quelques pistes pour agir au quotidien
Il n'existe pas de solution miracle à la fatigue informationnelle. Toutefois, plusieurs stratégies peuvent nous aider à préserver notre équilibre psychologique. (référence aux proposition d'Evelyne Josse, psychologue spécialiste du traumatisme).
Adopter une consommation médiatique plus consciente
Il peut être utile de définir des moments précis consacrés à l'information, plutôt que de consulter l'actualité de manière continue.
Privilégier des sources fiables, contextualisées et nuancées permet également de réduire l'effet de saturation provoqué par les flux d'information en continu et les réseaux sociaux.
Désactiver certaines notifications constitue enfin un moyen simple mais efficace de reprendre le contrôle de son attention.
Limiter le doomscrolling
Le doomscrolling désigne cette tendance à faire défiler indéfiniment des contenus anxiogènes sans parvenir à s'arrêter.
Pour s'en protéger, certains outils peuvent être utiles : limiter le temps passé sur certaines applications, réduire les sollicitations visuelles ou s'accorder régulièrement de véritables périodes de déconnexion.
Quelques heures, une journée ou un week-end sans actualités peuvent parfois suffire à restaurer un sentiment de calme intérieur.
Transformer l'impuissance en action
L'anxiété se nourrit souvent du sentiment que nous ne pouvons rien faire.
À l'inverse, l'action redonne un sentiment de contrôle.
Soutenir une association, participer à une initiative locale, signer une pétition, écrire à un représentant politique ou simplement engager une discussion constructive avec son entourage sont autant de façons de redevenir acteur plutôt que spectateur.
Prendre soin de son système nerveux
Notre organisme a besoin de moments de récupération.
Les exercices de respiration, la cohérence cardiaque, l'activité physique, la marche en pleine conscience ou le contact avec la nature permettent de diminuer l'activation liée au stress.
Tenir un journal peut également aider à mettre à distance ses inquiétudes et à distinguer ce qui dépend réellement de nous de ce qui échappe à notre contrôle.
Accepter l'incertitude
Enfin, il est essentiel d'accepter qu'aucun être humain ne peut tout savoir ni tout maîtriser.
La véritable résilience ne consiste pas à éliminer l'incertitude, mais à apprendre à vivre avec elle.
Rester informé ne signifie pas tout suivre. Être responsable ne signifie pas tout porter. Préserver sa santé mentale implique parfois de reconnaître ses limites et de protéger son énergie psychique.
Conclusion
La fatigue informationnelle est sans doute l'un des symptômes les plus visibles de notre époque hyperconnectée. Elle révèle une tension croissante entre notre besoin légitime de comprendre le monde et les limites naturelles de notre attention.
L'enjeu n'est pas de fuir l'information, mais de réinventer notre manière de l'habiter.
Dans un monde saturé de données, la liberté ne consiste plus seulement à avoir accès à l'information. Elle consiste aussi à choisir ce que nous laissons entrer dans notre esprit, le temps que nous lui accordons, et la place que nous lui permettons d'occuper dans nos vies.
Car préserver notre santé mentale, aujourd'hui, c'est peut-être aussi apprendre à ralentir pour continuer à penser, comprendre, agir et à nous émerveiller.
©2023-Hourya LEKEHAL, Psychologue
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